« Récurrences » de Lilie Pinot

© Lilie Pinot

Rien ne commence ici. Rien ne s’achève.

Depuis les grèves du CPE, je photographie différents moments de révolte du pays. En 2018, lorsque des barricades sont apparues sur l’avenue Charles de Fitte à Toulouse, j’ai commencé à m’interroger sur la persistance de ces gestes de lutte, sur les objets qui les accompagnent, ainsi que sur les symboles qui, au fil des révoltes et des insurrections, réapparaissent.

Les barricades, les jets de pierres… autant de signes qui ressurgissent dans de nouvelle contestation.
Comment nous utilisons et vivons avec ces traces du passé, et comment elles continuent de nous habiter ?
En écoutant Ninon Grangé à la radio, évoquant son ouvrage Oublier la guerre civile ? une phrase a particulièrement retenu mon attention : « Le politique, que la tradition croit fonder sur la sécurité, la prospérité et la paix, repose en réalité sur un oubli, voire sur une ignorance volontaire. Il est assis sur des braises de stasis, toujours prêtes à se rallumer, mais que notre esprit n’est plus capable de comprendre ». La stasis, explique-t-elle, est une guerre interne à la Cité, une guerre barbare entre frères ennemis, le dépassement de toute mesure – un « mouvement archaïque » au cœur du politique.

Le corpus d’images présenté à la Galerie du Philosophe est une réflexion sur les rémanences historiques des luttes sociales. Celui-ci interroge l’effacement de la stasis et la violence intrinsèque à la fondation de nos sociétés.

➡️ Exposition du 28 juin au 20 septembre

Vernissage le samedi 27 juin à 18h
📆 Ouverture du mardi au dimanche les après-midis

🌐 https://liliepinot.com/

Entretien avec Lilie Pinot

©Lilie Pinot

Q. : Bonjour Lilie. Par où pourrait-on commencer la visite de l’exposition que tu nous proposes dans la Galerie du Philosophe ?

R. : La visite peut commencer en partant de la gauche, lorsqu’on entre dans la galerie, là où l’on trouve une réappropriation d’un daguerréotype de Charles François Thibault. Cette image, dont j’ai fait un transfert sur gélatine en 2020, date du 25 juin 1848. C’est la première photo de barricade ; elle a donc une importance particulière dans ce circuit qui explore les symboles des luttes sociales. Mais la chronologie est moins importante que ce qui unit toutes les œuvres présentées, à savoir ce qui relie de nombreuses luttes sociales et politiques, à travers des dates, des symboles et des événements que nous avons en commun et en partage : 1848, 1870 et la Commune, Mai 1968, et, plus près de nous, les mouvements en rapport avec la CPE (Contrat Première Embauche) et ceux conduits par les gilets jaunes.


Q. : Quels sont les symboles de ces luttes qui sont particulièrement significatifs ?

Ré. : Les barricades, le feu, les jets de pierre ou de brique, les pancartes, mais aussi les gestes qui expriment la fusion dans la lutte collective : corps qui se regroupent, se soudent, se rejoignent physiquement et se nouent face à l’adversité.


Q. : De nombreux matériaux servent de support aux œuvres présentées. Peux-tu nous en parler ?

R.: Parmi ces matériaux, il y a la gélatine, déjà mentionnée, et découverte lors d’une résidence dans une école de cinéma. Il y a aussi le liège, le plastique, la toile de Jouy. Le tissu produit dans les usines, maintenant fermées, de Labastide-Rouairoux (81), est un des supports retenus ici. Il y a aussi un transfert sur une couverture de survie.  Le lien entre le sujet et l’objet, dont le support fait intégralement partie, est essentiel. Pour d’autres projets j’ai réalisé des images sur d’autres matériaux tels que le bois, la laine cardée ou tricotée, les assiettes en étain. Dans le choix du support, il y a un aspect esthétique mais aussi un souci de faire un lien avec le thème traité.


Q. : Un mot, peu connu mais très significatif, revient souvent dans tes propos et dans tes présentations. Il s’agit de stasis. Peux-tu nous en dire plus à ce sujet ?

R.: Ce mot traduit à la fois l’aspect politique et social de mon travail et s’associe au titre de l’exposition, Récurrences. La stasis est une guerre interne à la Cité. Il traduit la permanence des luttes conduites en son sein. J’ai découvert ce mot à la radio grâce à Ninon Grangé, une professeure des universités du Département de Philosophie de l’Université Paris 8. Ce n’est pas une cité lointaine, ou imaginaire, mais notre cité. Ce mot traduit le fait que nous sommes assis sur des braises qui ne seront jamais éteintes. Et le feu ne couve pas au bout du monde mais tout près de nous : à Paris, Toulouse, Labastide-Rouairoux. C’est, entre autres choses, ce que mon exposition veut traduire.

A propos de l’exposition

Lilie Pinot, dans le cadre de cette exposition, nous entraîne sur des chemins que nous partageons toutes et tous : ceux de la lutte, des batailles sociales, des insurrections populaires. Ils sont jalonnés de barricades et de pancartes. Sur eux, tombe une pluie de pierres, de pavés, de balles et de gaz lacrymogènes. Celles et ceux qui les arpentent ont une chorégraphie bien à eux : épaules contre épaules, faces tournées vers l’ennemi. Ces voies sont antiques et modernes, fragiles et éternelles. Elles ont toujours été là, depuis la nuit des temps. D’ailleurs, Lilie leur associe un très ancien terme grec, stasis, qui définit la lutte qui, au sein de toute cité, oppose ceux qui possèdent et ceux qui n’ont rien.

Complètement en accord avec le thème développé en 2026 par la Galerie du Philosophe, celui des mémoires collectives, Lilie Pinot diversifie les techniques et les supports : toile, tissu, liège, brique, mais la photographie est constamment au cœur des images qu’elle propose. Ces photographies sont parfois le résultat de ses propres travaux à Toulouse ou dans le Tarn, par exemple, mais elles peuvent être issues d’archives comme celles qui évoquent les insurrections parisiennes de 1848 et 1870.

La cohérence et la continuité du propos s’appuient avec pertinence sur ce qui relie le sujet traité au matériau qui lui sert de support. Ainsi, les luttes ouvrières de Labastide-Rouairoux, dans le Tarn, luttes conduites pour empêcher la fermeture d’usines de textile, sont représentées sur du tissu fabriqué dans des usines voisines. Tout près, des briques foraines, objets on ne peut plus adaptés à des manifestations toulousaines, trônent au milieu de la salle d’exposition. L’emploi de la gélatine a été décidé lors d’une résidence dans une école de cinéma car ce matériau, à cet endroit-là et à cet instant-là, était disponible et gratuit, et sur cette gélatine on lit la trace d’un daguerréotype de 1848. On le voit, même si le hasard joue un rôle dans la création, il est constamment réinvesti dans le projet global afin de maintenir intacts la force et le sens de ce projet.

L’exposition de Lilie Pinot nous parle de luttes ouvrières et politiques sans emphase et sans effets inutiles mais pas sans nuances. Elle évoque la dignité, le courage, la patience et la résilience des révoltés et des manifestants qui nous ont précédés et qui ont préparé les combats d’aujourd’hui, un peu comme si les revendications d’hier étaient gravées dans les pavés qui seront jetés demain du haut de nouvelles barricades.

À propos de l’artiste 

Lilie Pinot est une artiste plasticienne et photographe dont le travail explore les liens entre mémoire, histoire et matérialité de l’image. Formée en arts plastiques à Aix-en-Provence puis diplômée de l’École nationale supérieure de la Photographie d’Arles, elle développe une pratique où la photographie quitte son statut de simple image pour devenir une matière à éprouver et à transformer.
Au cœur de sa démarche se trouvent les archives — personnelles, familiales ou institutionnelles — qu’elle réinterprète à travers le transfert photographique sur des supports variés : pierre, textile, métal ou matériaux trouvés. Ces gestes de déplacement et de transformation donnent naissance à des œuvres où la trace, la disparition et la mémoire dialoguent, révélant les fractures du temps et les résonances entre passé et présent.
Ses recherches portent notamment sur les mémoires collectives, les mouvements sociaux, les paysages marqués par l’histoire et les récits de l’exil. En faisant dialoguer photographie, matière et territoire, Lilie Pinot interroge la manière dont les images traversent les générations et continuent d’habiter notre mémoire commune.
Son travail a été présenté dans de nombreuses expositions et résidences artistiques en France, notamment à Toulouse, Arles, Montpellier, Lorient et Marseille, ainsi qu’en Allemagne. À travers une œuvre sensible et exigeante, elle invite le spectateur à porter un regard renouvelé sur les traces laissées par l’Histoire et sur la persistance des images dans notre imaginaire collectif.

🌐 https://liliepinot.com/