‘Amagat’ de Lisa Gervassi

©Lisa Gervassi

Amagat

(2025)
N&B / B&W

Amagat (qui signifie « caché » en occitan) est une exploration sensible des liens entre territoire, mémoire et représentation, ancrée dans l’ancien Théâtre de Verdure du Fossat en Ariège.
Conçu comme un décor permanent célébrant l’identité régionale, ce lieu a traversé de nombreuses épreuves — délocalisation, incendie et fermeture — tout en restant profondément inscrit dans la mémoire collective.

À travers une démarche participative mêlant archives, témoignages et portraits mis en scène d’habitants locaux, Amagat questionne les frontières entre réalité et fiction, spontanéité et représentation, visible et invisible.

Sans chercher à illustrer directement l’histoire de Martin Guerre, célèbre affaire d’imposture du XVIe siècle survenue à Artigat, un village voisin du Fossat, le projet en résonne néanmoins avec ses thématiques : l’identité mouvante, la perception de soi et du regard des autres, ainsi que la part de vérité et de fiction dans toute représentation.
En réactivant ce théâtre abandonné par le corps et le geste, Amagat interroge la manière dont un lieu et une communauté se réapproprient leur histoire, entre mémoire collective et réinvention.

Projet réalisé en février 2025 dans le cadre de la Résidence de création Trigone.

➡️ Exposition du 18 octobre au 1er novembre
⭐ Vernissage le samedi 17 octobre à 18h
📅 Ouvert du mardi au dimanche de 14h à 18h

🌐 https://www.lisagervassi.com/


Entretien avec Lisa Gervassi

Rencontre avec Lisa Gervassi autour de l’exposition Amagat
À travers Amagat, qui signifie « caché » en occitan, la photographe Lisa Gervassi nous invite à redécouvrir le Théâtre de Verdure du Fossat, un lieu aujourd’hui inactif, mais qui a longtemps marqué la vie locale. Née d’une résidence artistique menée en 2025 avec le collectif Trigone, cette exposition explore les liens entre mémoire collective, identité et représentation.

Comment est née cette exposition ?
Amagat est le fruit d’une résidence artistique réalisée début 2025 avec le collectif Trigone. J’ai découvert le Théâtre de Verdure du Fossat, un décor permanent abandonné, qui m’a tout de suite intriguée. J’ai appris qu’il avait traversé de nombreuses contraintes, mais qu’une énergie incroyable avait été déployée pour le maintenir vivant. J’ai trouvé cette histoire à la fois émouvante et passionnante.

Ton parcours en architecture et en scénographie a-t-il influencé ton regard sur ce lieu ?
Oui, je pense que c’est ce qui m’a immédiatement parlé. Je suis scénographe de formation, et la relation entre l’espace, les décors et les corps m’intéresse beaucoup. En photographie, j’aime notamment travailler sur la composition et la superposition des plans. L’architecture continue d’occuper une place importante dans mon travail, notamment dans la scénographie de mes expositions.

Pourquoi avoir choisi le titre Amagat, qui signifie « caché » en occitan ?
Le projet a été construit avec les habitants du territoire. Les membres de l’UDAC m’ont raconté l’histoire du théâtre et m’ont donné accès à leurs archives. En découvrant ce lieu, lié à la volonté de préserver les traditions locales, j’ai eu envie de choisir un titre en occitan. Cette idée a également émergé de mes échanges avec les membres de l’UDAC, qui suivaient des cours dans cette langue. Après leur avoir fait part de mes premières idées, ils m’ont conseillé de consulter leur professeure d’occitan, Camille Bilhac, qui m’a aidée à trouver le titre.
Au départ, je pensais aux « scènes invisibles ». Le théâtre, caché des regards extérieurs, accueillait lui aussi des représentations qui échappaient aux regards. Mais cette invisibilité dépasse le lieu lui-même : elle renvoie aussi à ce qui, en chacun de nous, reste caché, à ce que nous choisissons de montrer ou de dissimuler.

Quelle mémoire souhaites-tu faire émerger à travers tes photographies ?
Je souhaite questionner notre manière de nous représenter l’histoire locale et de raconter notre lien avec elle. Le Théâtre de Verdure a été un lieu important dans la vie du territoire. À travers ces images, j’avais envie de le faire revivre autrement, de lui donner un nouveau souffle alors qu’il n’est plus en activité.


Comment as-tu travaillé avec les habitants et les personnages photographiés ?
Les personnes ont été mises en scène dans les espaces du théâtre. Nous déambulions ensemble pour trouver les endroits qui leur parlaient le plus, puis nous cherchions des poses qui se situent entre le naturel et la représentation. Ce qui m’intéressait, c’était cette présence particulière : une représentation sans public, mais dans un espace qui reste profondément théâtral.


L’histoire de Martin Guerre, associée au Théâtre de Verdure, occupe une place importante dans l’exposition. Pourquoi ?
Quand on parle du Théâtre de Verdure, l’histoire de Martin Guerre revient très souvent. Ce qui m’intéressait surtout, c’était la manière dont une représentation contient toujours une part de vérité et une part de construction, qu’elle soit imaginaire ou transformée au fil du temps.
Le théâtre, c’est du faux qui essaie d’être vrai. L’histoire de Martin Guerre, avec la question de l’usurpation d’identité, fait écho à cette idée. Mon travail n’est pas une illustration de cette histoire, mais elle traverse le projet et lui donne une résonance particulière.


Ton travail est-il toujours ancré dans une histoire locale ?
Mes projets partent souvent de quelque chose d’assez intime, de personnes que je côtoie, de ma famille ou d’un territoire. Mais ils peuvent ensuite toucher à des questions plus universelles : la manière dont nous construisons nos histoires à partir de ce que nous avons reçu, des récits oraux, des archives ou encore des enjeux contemporains, comme les questions climatiques.
Le temps passé sur un sujet permet de dépasser son ancrage local et de faire émerger des interrogations qui nous concernent tous.


Qu’aimerais-tu que le public ressente en découvrant Amagat ?
J’aimerais d’abord susciter de la curiosité et provoquer du dialogue, mais aussi faire connaître ce lieu à des personnes qui ne le connaissaient pas. Certaines anecdotes que j’ai recueillies sont assez amusantes, et les récits transmis ne correspondent pas toujours exactement à ce que racontent les archives historiques.
J’aime l’idée que l’exposition permette aux habitants de découvrir le théâtre sous un autre regard et qu’elle le fasse vivre autrement.


Quel rôle les habitants peuvent-ils encore jouer dans ce projet ?
Lors de la présentation de l’exposition à la bibliothèque du Fossat, les membres de l’UDAC étaient très heureux de voir ce projet artistique redonner un souffle à un lieu dans lequel ils s’étaient tant investis. Certaines personnes ont même proposé d’ajouter des textes à l’exposition. Je trouve cette idée formidable, car elle permettrait de poursuivre la co-construction et de se réapproprier collectivement cette histoire.


À travers Amagat, Lisa Gervassi redonne ainsi une visibilité à un lieu oublié et ouvre un dialogue entre les souvenirs, les archives et les récits contemporains. Une invitation à regarder autrement notre patrimoine et à réfléchir à la manière dont se construit et se transmet la mémoire collective.

A propos de l’artiste

Lisa Gervassi — Photographie, mémoire et identité

Lisa Gervassi est une artiste franco-mexicaine née en 1984. Diplômée de l’École nationale supérieure d’architecture de Paris-La Villette en 2009, elle découvre la photographie en autodidacte dès 2008. Après plusieurs années passées dans le milieu du cinéma au Mexique, elle s’installe en Aveyron en 2016 pour se consacrer pleinement à sa pratique artistique.

À travers une approche intimiste et plasticienne de la photographie, Lisa Gervassi explore la complexité de la condition humaine et notre rapport au monde. Son travail interroge les identités, les liens qui nous unissent aux lieux que nous habitons et la manière dont nos histoires personnelles et collectives façonnent notre regard.
Sa démarche artistique s’attache aux possibilités de transformation de l’image photographique, qu’elle envisage comme un espace d’expérimentation et de réflexion, au-delà de la simple représentation du réel.

Son travail a été présenté dans plusieurs expositions collectives, notamment aux Rencontres de la Jeune Photographie Internationale et aux Boutographies. En 2021, elle publie son premier livre, Mommy, en autoédition, après avoir remporté le prix Kickstarter x Polka. En 2024, sa série L’Amour Amor reçoit une mention honorable dans le cadre de la bourse PHmuseum Women Photographers Grant.

Avec Amagat, réalisé en 2025 lors d’une résidence de création du collectif Trigone, Lisa Gervassi porte son regard sur l’ancien Théâtre de Verdure du Fossat, en Ariège. À travers des archives, des témoignages et des portraits mis en scène d’habitants, elle fait revivre un lieu chargé d’histoire et de souvenirs.